Église Saint-Éloi – L’éloge du métal au pays du bois (complet)

Église Saint-Éloi – L’éloge du métal au pays du bois

Texte par Pauline ROSSI – Illustrations par Catherine ROSSI

Saint-Éloi est une église méconnue du 12ème arrondissement de Paris.

Rien de majestueux ni d’ostentatoire : c’est une discrète église post-conciliaire et faubourienne, édifiée sur une petite place cachée dans l’enfilade de la rue de Reuilly, non loin du faubourg Saint-Antoine et de ses artisans du bois.

L’église actuelle date de la rénovation de l’îlot et, après plusieurs projets restés sans suite, c’est l’architecte-urbaniste du secteur, Marc Leboucher, qui fut désigné par les Chantiers du Cardinal pour en être le maître d’œuvre en lien étroit avec la paroisse et son curé, le Père Paul Pernot. L’église fut consacrée par Mgr Marty le 27 octobre 1968.

Dédiée à Saint-Éloi, patron des orfèvres, forgerons, taillandiers, maréchaux-ferrants et de tous les métiers du métal, l’édifice est entièrement métallique : signal, charpente, mobilier liturgique sont en acier, les revêtements en aluminium.

L’église et le presbytère côté rue de Reuilly

Construite au pied d’un immeuble de quatorze étages, l’église s’ouvre par deux façades en verre dépoli, source d’une grande luminosité intérieure.

Surprenante, sa forme trapézoïdale épouse celle du terrain, tout en faisant converger la communauté vers le chœur, selon les principes de la réforme liturgique de Vatican II.

Double renouveau auquel s’attache l’architecte « avec beaucoup d’émotion et d’enthousiasme », selon le chroniqueur de la paroisse dans le journal Paris 12, Journal catholique d’arrondissement. La paroisse, dont le vicaire Jean Lasnier et le curé, travailla en étroite collaboration avec Marc Leboucher, soutint le projet avec conviction et s’impliqua totalement dans sa réalisation au cœur d’un îlot dont la rénovation avait été décidée en 1958.

La première église édifiée en 1856 avait disparu sous la foudre. Vingt ans plus tard, elle avait laissé place à un édifice provisoire à la charpente de bois et plâtre, qui remplit néanmoins son rôle pendant 90 ans…

Tant de fois ébauchés, notamment dans l’immédiat après-guerre, les précédents projets avaient tous été abandonnés et pendant ce temps, le quartier Saint-Éloi devait se contenter de l’église provisoire. La parcelle biscornue dessinée par le plan-masse comme les volontés de simplicité et de proximité avec la société liées à la réforme conciliaire rendaient la préfiguration de la nouvelle église particulièrement délicate.

L’église et sa verrière donnant sur le petit jardin de la rue Sainte-Claire-Deville

C’est la raison pour laquelle l’urbaniste du secteur, Marc Leboucher, fervent catholique mais novice en architecture religieuse, fut désigné en février 1963 par la direction de l’Urbanisme, en accord avec l’association diocésaine des Chantiers du Cardinal. L’architecte déclara que ce premier projet d’église était pour lui un évènement dans son existence : « comme catholique et comme architecte, je ne pouvais rêver plus grande ambition, et c’est pour moi très émouvant ». Il sut ainsi travailler le projet en cohérence avec son contexte urbain et en parfaite compréhension avec la paroisse.

Les contraintes urbaines lui dictèrent un plan simple en trapèze, un élancement modeste au regard des immeubles alentour, une entrée principale en retrait de la chaussée pour une insertion plus intime dans l’îlot, un presbytère sur rue au plus près de la société et enfin, des équipements en sous-sol pour économiser l’espace, crypte et salles de catéchisme.

Quant au clocher, il n’y en a pas à proprement parler mais un signal en charpente métallique. En effet : « devant un immeuble de quatorze étages, pour dominer le quartier, il aurait fallu [au clocher] une telle hauteur qu’il aurait écrasé l’église elle-même », exposa l’architecte. Principe conforme aux orientations conciliaires auquel adhéra la paroisse : « C’est tout un symbole : l’époque de l’église abritant les maisons de son ombre est révolue ; maintenant, en effet, c’est l’église qui est au pied des immeubles, au niveau des hommes ». En revanche, les cloches de l’ancienne église ont pu être remises en place.

Aujourd’hui, le jardin à l’arrière pénètre et communique avec l’îlot, dont le square de la Baleine Bleue et ses aires de jeux.

La façade arrière sur le jardin en cœur d’îlot

En soutien au projet, la paroisse s’employa à en expliquer les principes :

« L’architecte a usé de ces matériaux modernes, mais dans un esprit ancien, trop oublié parfois, auquel le Concile invite à revenir : un esprit cistercien de dépouillement et de vérité, aussi poussé que possible. C’est par fidélité à cet esprit par exemple qu’il n’y a pas de faux-plafonds, mais une charpente métallique supportant le toit est apparente, et qu’il n’y a pas de camouflages des piliers, mais que ceux-ci montent, puissants dans leur nudité. »

Une église moderne ? L’architecte répondit qu’à son avis le mot ne signifiait pas grand-chose et que le style d’une église est commandé par sa fonction et son mode de construction. « On construit avec des moyens qui conduisent à une certaine simplicité, dans un style qu’on est obligé d’appeler moderne, à cause des matériaux, quoiqu’il y ait bien des variétés d’expression qui se cherchent ».

L’ornement par la lumière, principe cistercien, transcende une construction modeste, simple dans ses lignes, sobre par ses matériaux, sa décoration et l’agencement de ses espaces. La toiture est conçue comme un tremplin vers le ciel, alors que la nef converge vers l’autel dans ce beau mouvement d’élévation du volume souligné par la lumière qui signe la présence de l’église dans le quartier.

La nef convergeant vers l’autel

Par les baies vitrées de la façade sud, la lumière irradie, se reflète et converge sans éblouir en direction de l’autel par le jeu des baies latérales : simples plaques d’aluminium laqué blanc intercalées en redents de verre dépoli qui jouent le rôle de réflecteur. L’omniprésence de la lumière dans la simplicité du décor confère à l’église Saint-Éloi une ambiance particulière propre au recueillement sous des espaces dilatés vers le ciel au-dessus de l’autel illuminé.

Clairement apparente, la charpente métallique soutient la toiture constituée de plaques d’aciéroïd et non de cuivre, comme initialement prévu, en raison du coût.

Comme la structure générale de l’édifice, ces aménagements intérieurs font converger toutes les lignes constructives vers l’autel.

Datant de 1910, l’orgue de l’ancienne église fut restauré pour l’occasion. De cuivre rouge et d’étain, il est situé sur la tribune ; il prolonge ainsi le triangle défini par les ouvertures de la façade sud-est, alliant en son angle, lumière et musique dans une même invitation à la méditation et au partage de la foi.

A Saint-Éloi, la lumière sublime l’édifice, affirme la volonté de l’église de s’ouvrir sur le monde, rappelant ainsi que la piété ne s’exprime pas par la somptuosité, que la foi prime sur les œuvres.

La charpente métallique et le buffet d’orgue

Le programme de la nouvelle église comportait également une chapelle de semaine.

L’ambiance est ici plus intimiste ; la lumière tamisée par une mince ligne vitrée se diffuse dans une ambiance chaleureuse, de silence et de paix.

Définitivement coupée de la nef en 2001, la chapelle est pénétrée d’un bel éclairement grâce à une bande de lumière ouverte côté place Maurice de Fontenay et par le verre-cathédrale qui la sépare désormais de la nef, enserrée au-dessus d’un soubassement en briques et des parements de bois identique à celui des bancs.

Le décor, toujours aussi sobre, est voué au recueillement, à la prière et à la méditation.

La chapelle de semaine

L’architecte apporta également beaucoup de soin au mobilier liturgique qu’il voulait de belle facture, simple et discrète. Sobriété de la forme et noblesse des matériaux, essentiellement métalliques, prévalurent. Marc Leboucher travailla très étroitement avec les ateliers de métiers d’art de l’École Boulle voisine, ses maîtres-ouvriers et leurs élèves. On leur doit notamment le tabernacle en bronze et recouvert d’émaux situé dans la chapelle de semaine.

L’ambon, pupitre sur lequel est posé le lectionnaire ou la Bible, est orné de nos jours d’une tapisserie de Marie Guériot-Flandrin, offerte à la paroisse. Le tabernacle provisoire servant pendant l’office est un simple socle en ardoise surmonté d’une toile en forme de tente, au plus proche de son étymologie latine, tabernaculum.

La statue de Saint-Éloi en plâtre doré, réalisée par Jean Puiforcat, sculpteur et orfèvre, pour l’Exposition de 1937 fut également offerte à la paroisse en 1985.

Dessiné par l’architecte et réalisé en métal à âme de bois, le Christ en croix était destiné à surmonter l’autel. De nos jours, il est surmonté d’un pied et son emplacement est changeant. L’arrière de l’autel, ou panneau de gloire, accueille désormais les œuvres du Père dominicain Kim-En-Joong, peintre de la lumière et créateur de vitraux. Sur le fond blanc des panneaux, jaillissent les couleurs préférées de l’artiste, « le bleu de l’espérance, le rouge de la naissance et le jaune de la joie ». (Interview donnée par le Père dans l’émission « Carrefour des arts » en 2009).

Pour le baptistère, l’architecte conçut un aménagement particulier en parfait accord avec la réforme vaticane qui entendait revenir au geste symbolique de l’immersion. Située à l’entrée de l’église sur la droite et en contre-bas, la pièce dédiée au baptistère est creusée d’une petite fosse recouverte d’un carré de métal. L’eau ruisselante s’évacue ensuite dans le petit jardin situé à l’extérieur.

La salle du baptistère sert désormais à accueillir les enfants pour le partage de l’Évangile pendant la messe.

L’ambon et la statue de Saint-Eloi

Volontairement très épuré, le Chemin de croix signale les quatorze stations de la Passion par des chiffres romains peints en blanc sur les poteaux en acier de la charpente.

Les bénitiers et porte-cierges sont discrètement présents dans des formes très sobres, échappant presqu’au regard.

L’autel est conçu en acier comme nombre d’autres éléments mobiliers. Dans un souci particulier de discrétion et de dépouillement ; ils se détachent subtilement des élévations intérieures.

L’autel

Le presbytère fut également un élément important du programme, que l’architecte décida d’implanter sur la rue de Reuilly : « J’ai tenu à le mettre sur la rue pensant que le clergé dit être au plus près, on doit le trouver facilement, il convient qu’il ne soit pas coupé de la population mais mêlé à la vie de la Cité. […] Et je pense que le presbytère avec les bureaux doit faire le lien entre le lieu de culte et la population. »

Cette implantation avait également pour avantage d’éloigner la foule, lors des cérémonies très nombreuses à l’époque, de la rue de Reuilly et de sa circulation croissante. L’ancienne église accueillait en effet un grand nombre de convois funéraires en raison de sa proximité avec l’hôpital Saint-Antoine.

Pour la paroisse, la solution de l’architecte répond bien à ses objectifs :

« Mais en même temps, le prêtre est un homme séparé, à l’écart du monde. Ce paradoxe a été symbolisé par le contraste entre le premier étage, – une série uniforme de chambres pour des célibataires, rappelant les cellules des moines autour d’un couloir, marquées extérieurement par la répétition monotone sur la façade des fenêtre hautes et étroites -, et le rez-de-chaussée, par contre destiné à la vie commune et les contacts (réfectoire et bureaux), est par conséquent largement ouvert sur l’extérieur par des baies vitrées. »

Le presbytère et l’entrée à côté de l’accueil

Lors de sa construction, la nouvelle église rencontra nombre d’opinions négatives. Les paroissiens étaient désorientés, regrettaient de ne pas avoir une église en pierre et peinaient à se recueillir dans un lieu aux allures de « marché couvert », « d’usine », « de garage ou de cinéma » … entourés de métal… et du vide de ses grands espaces.

Dans Paris 12, Journal catholique d’arrondissement, la paroisse réagit aux quolibets :

« Que là où subsistent les vieilles pierres du passé on les conserve, c’est normal de marquer ainsi l’enracinement de l’Église dans l’histoire. Mais qu’ici où il fallait faire du neuf l’architecte ait refusé d’imiter l’ancienne pour faire une église du XX° siècle, avec les matériaux et les ouvriers de ce siècle on ne peut que l’en féliciter ; il a nous a bâti une église qui se veut présente au monde d’aujourd’hui. »

La nouvelle église et ses créateurs sont tombés dans l’oubli. Marc Leboucher demeure peu connu et les acteurs de la paroisse qui furent ses « complices », ne sont plus là pour le défendre. Leur histoire, comme celle de l’église, s’est effacée.

Tous, aménageur, architecte-urbaniste et maître d’oeuvre, responsables de la paroisse et futurs usagers, artisans d’art ont œuvré conjointement pour réaliser la nouvelle église Saint-Éloi dans un bel exemple de concertation. Tous, vivifiés par leur foi commune, ont apporté avec générosité leur intelligence, leur créativité, dans un souci partagé de simplicité et de proximité avec le quartier.

L’ entrée principale, place Maurice de Fontenay

Marc Leboucher : « L’architecte qui doit construire une église peut avoir, s’il est catholique, un certain avantage sur son confrère incroyant. Pour lui, ce n’est pas, me semble-t-il, une « affaire » comme les autres. Cela se situe dans une toute autre perspective, sur un plan totalement différent. Il peut y mettre tout son cœur, donner le meilleur de lui-même sans considération matérielle d’aucune sorte ».

En 1993, une brochure fut produite, De Dagobert à Saint-Éloi : 14 siècles d’histoire de Reuilly, 25ème anniversaire de l’église Saint-Éloi, permettant notamment de retrouver les propos de l’architecte et nombre des « plaidoiries » de la paroisse en faveur de son église, citées ici.

Depuis 2006, la Commission du Vieux-Paris entendait protéger l’église Saint-Éloi en raison-même de ce qui lui fut reproché : son humilité et son insertion dans l’îlot rénové.

En 2010, ce fut chose faite. L’église a été protégée par la Ville de Paris au titre du Plan local d’urbanisme (PLU).

En 2013, le ministère de la Culture lui attribua le label « Patrimoine XXe siècle », comme en témoigne la plaque située dans le sas de l’entrée principale.

L’église n’est pas coupée du monde ; elle participe de près ou de loin à la vie de tous, croyants ou non. Même récente, elle est un héritage patrimonial, humble et discret, qui raconte une histoire : la nôtre.

Paris, avril 2018, Pauline et Catherine Rossi

Avec nos remerciements à Anne D. pour sa relecture et ses conseils attentifs.


Fiche technique 
Maître d’ouvrage aménageur : Groupement Foncier Français (GFF)
Propriétaire de la parcelle : Ville de Paris
Maître d’œuvre : Marc Leboucher (1909-2001)

Entreprises : 
Structure métallique : Éts. Salvanhac / Bardages : Dubigeon-Normandie

Archives : 
Archives de Paris / Chantiers du Cardinal / Paroisse Saint-Éloi / Paris 12

Sources : 
Thèse de Pauline Rossi, Université Paris-Sorbonne, Ecole doctorale VI, Centre André Chastel,
Sous la direction de M. Jean-Yves Andrieux, professeur, Université Paris-Sorbonne (Paris IV)
et M. Simon Texier, professeur Université de Picardie Jules Verne

Illustrations : 
Catherine ROSSI

Paroisse :
Église Saint-Éloi, 1—7 place Maurice de Fontenay, Paris 75012.
Tél. :  01 43 07 55 65. Fax 01 53 17 19 01
E-mail : steloi@steloi.com / Site internet : www.steloi.com

Plan d’accès : 
Métro Montgallet (L 8 Balard-Créteil) ou Reuilly-Diderot (L 1 La Défense-Château de Vincennes). Bus : Lignes 46 ou 57